Au volant, au-delà du voyage : décrypter les brakhot halakhiques des voyageurs
Rav Shay Tahan
L’été est le moment idéal pour prendre la route et voyager en famille. Lorsqu’on se rend d’une ville à une autre, ‘Hazal ont institué une brakha appelée Téfilat Hadérekh, la prière du voyageur. La Guemara dit (Brakhot 29b) : lorsque tu pars en voyage, prends conseil auprès de ton Créateur, puis pars. La Guemara demande : que signifie « prends conseil auprès de ton Créateur » ? Et elle répond : il s’agit de la prière du voyageur. La Guemara ajoute qu’il ne s’agit pas seulement d’un bon conseil, mais d’une halakha établie : toute personne qui part en voyage doit réciter la prière du voyageur avant de se mettre en route.
Le texte de la prière.
La Guemara nous enseigne ensuite le texte de la prière du voyageur : Qu’il soit agréé devant Toi, Hachem, de me conduire vers la paix, de diriger mes pas vers la paix et de me guider vers la paix, de me délivrer de la main de tout ennemi et de toute embuscade en chemin, d’envoyer la bénédiction sur l’œuvre de mes mains, et de me faire trouver grâce, bienveillance et miséricorde à Tes yeux et aux yeux de tous ceux qui me voient. Baroukh Ata Hachem, qui écoute la prière.
Un autre détail est appris de l’Amora Abayé : une personne doit toujours s’associer à la communauté et ne pas prier pour elle seule. Comment doit-elle le dire ? Qu’il soit agréé devant Toi, Hachem, de nous conduire vers la paix, etc., au pluriel.
La manière correcte de prier.
La Guemara poursuit : comment récite-t-on cette prière ? Debout, en un même endroit. Rav Chéchet dit : même en marchant ou assis. Selon le Choul’han Aroukh (קי סימן(, il est conseillé à celui qui marche de s’arrêter pour prier. Cependant, s’il est monté sur un âne ou voyage dans une caravane, il est permis de réciter la prière en se déplaçant. On peut en déduire que si quelqu’un conduit et connaît la prière par cœur, il peut la réciter en conduisant. Cependant, s’il ne la connaît pas par cœur, il est recommandé de trouver un endroit approprié pour s’arrêter et réciter la prière à partir d’un texte écrit. La sécurité et la concentration au volant doivent toujours être une priorité. Selon le Maguen Avraham, on doit toujours faire l’effort d’arrêter la voiture pour réciter la brakha.
Le Or LéTsion dit que cette exigence ne concerne que le conducteur, mais que les passagers peuvent la réciter pendant le trajet. Si possible, on doit sortir de la voiture et se tenir debout en la disant. Les brakhot commencent habituellement par une brakha : « Baroukh Ata Hachem Elo-hénou Mélekh Ha’olam », ou bien sont récitées immédiatement après une brakha. Les Richonim ont demandé pourquoi la Téfilat Hadérekh a été instituée sans une telle ouverture. Après une longue discussion, le Choul’han Aroukh a écrit que, si possible, on doit essayer de dire la prière du voyageur après une autre brakha.
Le moment correct pour prier.
La Guemara poursuit : quand prie-t-on ? À partir du moment où l’on se met en route, et pas avant. Quelle doit être la longueur du trajet prévu pour qu’on soit tenu de réciter cette prière ? Au moins une parsa (une distance de 72 minutes de trajet). Les Richonim avaient des avis divergents quant à l’interprétation de l’exigence de 72 minutes dans la Guemara citée. Rachi a compris qu’on ne peut dire la Téfilat Hadérekh que pendant la première parsa, c’est-à-dire environ dans les 72 premières minutes du trajet. Le Méiri explique que, puisque cette prière est une forme de demande de permission à Hachem pour quitter la ville, elle doit être faite au début du voyage. En revanche, le Baag (Baal Halakhot Guedolot) soutient que l’obligation de dire cette prière s’applique seulement à un trajet d’une distance de 72 minutes.
La différence entre leurs avis apparaît lorsqu’on a dépassé cette distance de trajet depuis le point de départ. Selon le Baag, on récitera encore la prière, car le trajet dépasse 72 minutes. Cependant, selon Rachi, si l’on a manqué de dire la Téfilat Hadérekh pendant les 72 premières minutes, on a perdu l’occasion de la réciter. La halakha, telle que tranchée dans le Choul’han Aroukh (קי סימן(, suit l’avis du Baag, permettant de dire la Téfilat Hadérekh même si l’on voyage depuis plus de 72 minutes. Cependant, lekhat’hila (idéalement), il est recommandé de réciter la prière (selon l’avis de Rachi) dès le début du voyage.
Le Choul’han Aroukh précise également que tant que le voyageur a encore devant lui une distance de trajet de 72 minutes, il peut dire la Téfilat Hadérekh tout au long du voyage, sinon il doit la dire avec le nom de Hachem. Les posskim ajoutent quelques conditions supplémentaires pour pouvoir dire la brakha.
a. La brakha de Téfilat Hadérekh est récitée lorsque le trajet consiste à aller d’une ville à une autre. Cependant, si l’on reste à l’intérieur de la même ville, même si l’on circule toute la journée, on ne récite pas la brakha. En termes halakhiques, « d’une ville à une autre » signifie qu’il y a un espace dégagé de 115 pieds (70 amot) sans aucune maison entre les deux villes ; sinon, même si les villes portent des noms différents, du fait qu’elles sont proches l’une de l’autre, elles sont considérées comme une seule, et on ne récite donc pas de brakha. b. Il est recommandé de réciter la brakha immédiatement à la sortie de la ville, précisément au moment où l’on quitte la dernière maison à l’intérieur des limites de la ville.
Un endroit pratique et approprié pour le faire serait un point de repère tel qu’un pont, qui constitue une démarcation claire entre la ville et ses environs. Par exemple, en quittant Brooklyn, le pont Verrazzano pourrait être un endroit idéal pour réciter la brakha, car il marque la limite entre la ville et la route ouverte. Selon la décision du Rav Israël Belsky, lorsqu’on prend l’avion, le moment idéal pour réciter la brakha serait lorsque l’avion roule sur la piste en se préparant au décollage. Dès que l’avion a quitté l’enceinte de l’aéroport et est en route vers sa destination, il est considéré comme ayant officiellement quitté les limites de la ville. c.
En raison de l’exigence mentionnée plus haut, le Biour Halakha (ד״ה קי סימן ואין ( a soulevé une question concernant la récitation de la brakha lorsqu’un voyageur dépasse la durée minimale de trajet de 72 minutes mais traverse des zones habitées ou des villes. Le dilemme porte sur la question de savoir si la présence de lieux habités implique un danger moindre, dispensant ainsi le voyageur de dire la brakha. Le Tehila LéDavid a soutenu l’avis selon lequel, dans un tel cas, on ne récite pas la brakha, compte tenu du risque moindre dû à la proximité de régions habitées. En revanche, certains posskim, comme le Chévet Halévi, adoptent une approche différente.
Ils soutiennent que la conduite, étant associée au risque inhérent d’accidents, justifie la récitation de la brakha pour toute distance parcourue, indépendamment du passage par des zones habitées ou des villes. Selon ce point de vue, le danger potentiel sur la route justifie l’expression continue de gratitude et la recherche de la protection divine tout au long du voyage.
Cette divergence d’opinions met en lumière la diversité des points de vue dans le discours halakhique quant aux circonstances appropriées pour réciter la brakha lors d’un voyage en véhicule.
Réciter la téfila à l’époque moderne.
À l’époque moderne, il existe une divergence d’opinions parmi les érudits concernant la récitation de la Téfilat Hadérekh. Cette divergence provient du fait que les routes d’aujourd’hui sont généralement considérées comme sûres, contrairement à l’époque de ‘Hazal où voyager présentait des risques importants en raison de la présence de brigands et de meurtriers, faisant du voyage un véritable péril. En raison de la sécurité accrue sur les routes, certains soutiennent (רש״ז אורבעך בהליכות שלמה תפלה פרק כא הערה ,14 ובאור לציון ח״ב עמוד עג) que le but initial de la prière, demander la protection contre les voyages dangereux, n’est peut-être plus aussi pertinent aujourd’hui. Par conséquent, ils peuvent considérer la récitation de la Téfilat Hadérekh comme inutile dans notre contexte actuel. Selon ces avis, la prière doit être récitée en omettant le nom de Hachem. En revanche, d’autres maintiennent que la prière conserve sa valeur, puisque les routes présentent un risque d’accidents.
À quelle fréquence récite-t-on la prière ?
Le Choul’han Aroukh tranche ainsi : « On ne récite la Téfilat Hadérekh qu’une fois par jour, même si l’on se repose dans une ville au cours de la journée. Cependant, si l’on a l’intention de rester dans une ville et qu’on décide ensuite d’en sortir pour voyager ou de rentrer chez soi, on doit réciter la prière à nouveau. » Le Gaon de Vilna explique que cette règle est semblable à la brakha de la Torah, où la brakha reste valable jusqu’au lendemain matin ; ainsi, on doit réciter la prière si l’on dort la nuit et qu’on continue à conduire le lendemain matin. Le Péri ‘Hadach, en revanche, considère qu’on ne dit la brakha qu’une seule fois au départ, et qu’elle couvre tout le voyage, même s’il s’étend sur plusieurs jours.
Publié initialement dans The Jewish Vues.
