La naissance d’Ichmaël : percer l’énigme entourant la descendance d’Avraham.
Rav Shay Tahan
Dans cet article, nous aborderons une question intrigante : comment deux enfants, Its’hak et Ichmaël, nés tous deux du même père, Avraham, ont-ils pu se révéler aux antipodes l’un de l’autre, l’un incarnant la quintessence de la bonté et de la pureté, tandis que l’autre représentait le sommet de la malveillance et de la sauvagerie ? La Paracha Toledot commence par le verset affirmant qu’Avraham engendra Its’hak. La question qui se pose d’emblée est la suivante : ce n’est pas Avraham qui enfante, mais Sarah. Quel message la Torah cherche-t-elle donc à transmettre ? (Voir Rachi pour une première approche ; explorons toutefois d’autres interprétations.)
Pour mieux comprendre cela, il faut également répondre à une question plutôt troublante : comment est-il possible qu’un aussi grand tsadik qu’Avraham ait eu un enfant comme Ichmaël (de même que l’on peut se demander comment Its’hak a pu avoir un fils comme Essav) ? De plus, pourquoi Sarah a-t-elle donné Hagar à Avraham ? Quelle femme donnerait une autre femme pour épouse à son mari, a fortiori une personne aussi vile que Hagar ? L’un des plus grands kabbalistes des premières générations, le Rav Yossef Gikatila (שערי אורה שער חמישי ד״ה דע כי כשחטא), éclaire cette question et offre une compréhension complète de ce qui s’est passé. Il commence par une introduction, expliquant que lorsqu’Adam Harichon a fauté, un venin est entré dans son âme, un venin identique à celui que le serpent avait introduit en ‘Hava.
Ce venin était une impureté épaisse et considérable, et il fut transmis à ses enfants et à toutes les générations suivantes. Pour éliminer cette impureté, il était nécessaire de séparer l’indésirable du vertueux. Chaque juste, à chaque génération, a contribué à ce processus de distinction entre les éléments négatifs et positifs. Les étapes décisives de cette purification ont eu lieu à travers les actes des Avot. Avraham engendra Ichmaël, libérant ainsi une part importante de l’influence négative vers Ichmaël. Its’hak fit de même avec Essav. À la suite de ces séparations, Yaakov émergea entièrement libre de toute impureté. Le ‘Hida (פני דוד לך לך טו) explique que c’est la raison pour laquelle Sarah n’a pas conçu avant Hagar.
Elle, grâce à sa clairvoyance divine, percevait que son mari devait être purifié du venin issu d’Adam. C’est pourquoi elle lui donna Hagar dans ce but. Ce n’est qu’après la naissance d’Ichmaël qu’elle vit qu’Avraham était prêt à engendrer une âme pure. Selon le Midrach Rabba (מה,ד), la capacité immédiate de Hagar à enfanter est comparée à la facilité et à la rapidité avec lesquelles s’obtiennent les choses sans valeur, à l’image des épines qui poussent en abondance dans un champ, par contraste avec la difficulté de faire pousser le blé. L’Arizal (שער הפסוקים למהרח״ו לך לך, טז) développe davantage, comparant Sarah et Hagar aux fruits et aux écorces.
De même que l’écorce pousse en premier et prépare la voie au fruit, Hagar devait enfanter en premier avant que Sarah ne puisse concevoir. Le Zohar (וירא ח״א קיח) souligne qu’une fois Its’hak né, Ichmaël n’est plus jamais mentionné par son nom dans la Torah. Le Zohar suggère que cette omission est délibérée, car on ne mentionne pas l’inférieur (les déchets) en présence du supérieur (l’or), ce qui symbolise le statut élevé d’Its’hak. En outre, Sarah dit explicitement à Avraham qu’Ichmaël n’était pas son fils, mais celui de Hagar. Alors qu’il traitait au départ Ichmaël comme son propre fils, Avraham reçut une confirmation divine que Sarah avait raison : Ichmaël n’est pas son fils (אור החיים כא,יא). Comme expliqué plus haut, puisqu’Ichmaël est né pour expulser les forces négatives d’Avraham, il est considéré comme le fils de Hagar et non celui d’Avraham.
Pour cette raison, le Or Ha’haïm (תחילת תולדות) explique qu’Its’hak occupait un niveau spirituel plus élevé qu’Avraham. Alors qu’Avraham portait encore les éléments négatifs hérités de son père, il en fut débarrassé en les libérant à travers Ichmaël. Its’hak, en revanche, avait déjà été purifié de ces forces négatives. L’Arizal et le ‘Hida proposent une autre explication. Lorsque Hagar conçut pour la première fois, son embryon devait être extrêmement malveillant, car il ne portait que la lignée de Hagar, potentiellement plus sinistre encore qu’Ichmaël. Pour y remédier, Sarah utilisa le « ayin hara » (mauvais œil), ce qui provoqua une fausse couche chez Hagar. Comme expliqué précédemment, Essav porta lui aussi l’impureté négative restante en Its’hak.
Ainsi, la combinaison de ces deux forces potentiellement maléfiques, Ichmaël et Essav, aurait pu être redoutable. Dans un alignement symbolique, vers la fin de la paracha, Essav épouse la fille d’Ichmaël, ce qui accentue le lien entre ces deux influences. Nous pouvons maintenant comprendre qu’Avraham, portant les énergies négatives provenant d’Adam Harichon, cherchait la purification. Il transféra les aspects négatifs à Ichmaël tout en dotant Its’hak de la nature positive. La négativité résiduelle laissée par Its’hak fut confiée à Essav, ce qui le laissa pur et saint pour Yaakov. Le Rav Yossef Gikatila explique que Yaakov, incertain de sa purification complète, s’adressa à ses douze enfants sur son lit de mort.
Il leur demanda si quelque négativité subsistait, et ils le rassurèrent, affirmant collectivement leur pureté en récitant le Chéma Israël. Cette perspective éclaire également la réaction des frères envers Yossef : ils croyaient à tort qu’il avait absorbé les forces négatives restantes de Yaakov, ce qui les poussa à tenter de l’éliminer, ignorant que Yaakov était déjà purifié.
Publié initialement dans The Jewish Vues.
