Ashkénazes et séfarades.
Rav Shay Tahan
Au sortir du Yom Tov sublime de Chavouot, qui commémore le jour particulier où nous avons reçu de Hachem la sainte Torah au mont Sinaï, on peut se demander comment la Torah, partie d’un texte unique et unificateur, s’est ramifiée en décisions aussi différentes que celles que l’on observe entre ashkénazes et séfarades. Après l’exil de notre nation hors de sa terre, nous avons été dispersés en divers lieux du monde. Certains furent exilés en Europe, d’autres en Espagne et dans les pays du Moyen-Orient. La distance entre ces lieux a eu un impact considérable sur leur culture, leur langue, leur génétique, leur nourriture et les nuances de leur prière. Depuis environ 1 000 ans, le peuple juif est, pour l’essentiel, divisé en deux grands groupes : ashkénaze et séfarade. Les ashkénazes d’aujourd’hui sont les Juifs européens et les descendants des Juifs de langue yiddish.
Les séfarades sont originaires de la péninsule Ibérique et des pays arabes. Cependant, dans notre génération, ces différences s’estompent rapidement, car ashkénazes et séfarades vivent le plus souvent ensemble et leurs enfants fréquentent les mêmes écoles. Beaucoup se marient même entre eux et ont des enfants séfarades d’un côté et ashkénazes de l’autre. L’une des différences entre les deux groupes qui reste très actuelle aujourd’hui est la manière dont chacun suit sa halakha. Nombre de ces différences se sont développées en raison des psakim des Rabbanim qu’ils suivent, principalement le Choul’han Aroukh et le Rama (bien qu’il existe aussi beaucoup d’autres différences, mais cela dépasse le cadre de cet article).
Les séfarades suivent les décisions de Rav Yossef Karo dans le Choul’han Aroukh, et les ashkénazes suivent Rav Moché Isserlès dans le Rama. Essayons d’abord de comprendre comment chacun de ces deux géants est parvenu à ses psakim respectifs. Lorsqu’on étudie la Guemara, on commence généralement par étudier les mots du texte avec le commentaire de Rachi, car il est presque impossible de comprendre la Guemara sans l’éclairage de Rachi. Après avoir étudié les paroles de Rachi, on poursuit habituellement avec les Tossafot et d’autres Richonim comme le Roch, le Rif, le Rambam, le Rachba, le Ramban et d’autres.
La question qu’il faut se poser est de savoir si ces Richonim ont écrit leurs décisions léhalakha, ou s’ils ont seulement écrit un commentaire de la Guemara sans vouloir que ce soit ainsi que l’on tranche en halakha léma’assé. Rav Moché Feinstein (אגרות משה אה״ע ח״ד סימן פג אות א) dit que le Choul’han Aroukh et le Rama étaient en désaccord sur ces points : le Choul’han Aroukh comprenait que la plupart des Richonim n’ont pas écrit de halakha claire, puisque leur objectif principal était d’expliquer la Guemara en soulevant des questions sur ses difficultés et en y répondant, à l’exception de trois Richonim dont l’objectif principal était de donner une décision claire et définitive sur chaque sujet : le Rambam, le Rif et le Roch. C’est pourquoi le Choul’han Aroukh a tranché selon ces trois Richonim plutôt que selon les autres.
Le Rama, en revanche, estimait que, bien que tous les autres Richonim aient écrit de nombreuses questions et réponses pour résoudre les difficultés de la Guemara, cela n’a pas été fait sans finalité halakhique ; au contraire, ces réponses étaient orientées vers la halakha, et l’on peut donc les compter également à ce titre. Toutefois, cette réponse n’est pas complète, car le Rama lui-même dit dans son introduction qu’il a écrit son ouvrage parce qu’il était en désaccord avec Rav Karo, qui a ignoré le principe selon lequel, chaque fois que les commentateurs plus tardifs concluent différemment des commentateurs antérieurs, nous suivons les plus tardifs.
La raison en est que, puisque les posskim plus tardifs ont vu ce qu’ont écrit les posskim antérieurs et ont malgré tout décidé de trancher différemment, nous devons donc supposer qu’ils ont pris cette connaissance en compte et ont néanmoins décidé que la halakha devait être différente. Le Rama soutenait que Rav Karo n’avait pas suivi ce principe ; il a donc vu qu’il devait écrire sa décision en conséquence. Comme nous le voyons, le Choul’han Aroukh a limité sa décision à seulement trois posskim, tandis que le Rama, de son côté, a vu plus large, pour inclure également tous les posskim. Ce système semble avoir changé plus tard dans l’histoire, car le psak des posskim séfarades plus tardifs diffère de celui de leurs contemporains ashkénazes précisément sur ce point.
Le Ben Ich ‘Haï écrit que la manière des posskim ashkénazes est de ne regarder que ce qu’ont écrit les posskim antérieurs, les Richonim, sans ouvrir les ouvrages des posskim contemporains, ce qui sous-entend que les posskim séfarades, eux, cherchaient dans de nombreux livres contemporains pour voir s’ils pouvaient y trouver quelque chose auquel ils n’avaient pas pensé, afin de l’appliquer à leur décision. Une autre différence très fondamentale dans le psak repose sur la ma’hloket entre le pchat et la Kabbale.
Le Beth Yossef a écrit (סימן קמא) que le Zohar l’emporte sur la décision des posskim ; à l’inverse, le Rama soutenait que nous suivons les posskim plutôt que le Zohar. Le Beth Yossef a expliqué (או״ח סי‘ כה) qu’en réalité, tout possek qui dit autrement que le Zohar ne le fait que parce qu’il n’a pas vu l’opinion du Zohar, mais s’ils avaient vu le Zohar, ils auraient sûrement changé d’avis et tranché conformément au Zohar. La raison pour laquelle les posskim n’ont pas vu ce que dit le Zohar est que le Zohar est resté caché pendant environ 1500 ans depuis que Rabbi Abba a écrit tous ces merveilleux secrets qui lui avaient été transmis par Rabbi Chimon bar Yo’haï.
Les posskim plus tardifs ont également suivi ce principe. La Michna Beroura (סימן כח, ס״ָק מב), qui est le principal possek de la génération précédente pour les ashkénazes, a écrit qu’il faut suivre la Guemara et les posskim plutôt que le Zohar et la Kabbale, à l’exception des cas où les posskim n’ont pas exprimé leur opinion, ou des cas où les posskim sont en désaccord sur une certaine loi : alors le Zohar détermine l’issue. Une autre exception est lorsque la Kabbale est plus stricte que le pchat : nous devons alors suivre la Kabbale. À l’opposé, le Kaf Ha’haïm, possek séfarade tardif, a écrit (סימן כה, ס״ק עה) que l’approche séfarade est celle qu’a énoncée le Beth Yossef (voir plus haut), à savoir que léhalakha nous suivons la décision du Zohar.
Puisque les séfarades suivent toujours le Choul’han Aroukh, dans ce cas précis il n’en va pas autrement, et l’on doit suivre son psak selon lequel la Kabbale l’emporte sur le pchat et sur tous les autres posskim. De plus, même si le Beth Yossef lui-même dit autrement que la Kabbale, les séfarades doivent suivre la Kabbale.
Publié initialement dans The Jewish Vues.
