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Bataille de convictions : éclairages halakhiques sur la yéchiva et le service militaire

Rav Shay Tahan

L’une des discussions les plus enflammées en Israël tourne autour de la question de l’enrôlement des jeunes gens de yéchiva dans l’armée. Les jeunes gens de yéchiva sont des élèves d’écoles religieuses juives où ils étudient les textes religieux, principalement le Talmud, souvent pendant de nombreuses années.

Le premier Premier ministre d’Israël, David Ben Gourion, institua une politique exemptant du service militaire un petit nombre d’étudiants de yéchiva. Cette exemption faisait partie d’un effort plus large visant à parvenir à un compromis entre la communauté religieuse et l’État au sujet de la conscription militaire.

En 1949, Ben Gourion accepta d’exempter du service militaire un quota de 400 étudiants de yéchiva par an. Cette décision fut prise dans le contexte de l’équilibre délicat entre la nature laïque du nouvel État et les exigences de la communauté religieuse. Cet accord était connu sous le nom d’« accord du statu quo » et visait à réglementer les relations entre le gouvernement israélien et la communauté religieuse.

La logique de cette exemption était de permettre la poursuite des études religieuses dans les yéchivot, tout en reconnaissant l’importance du service militaire pour la sécurité de l’État. On y voyait un moyen de s’accommoder du mode de vie religieux de ces étudiants tout en répondant aux besoins de l’armée.

Avec le temps, le nombre d’étudiants de yéchiva exemptés augmenta considérablement, suscitant les critiques de divers secteurs de la société israélienne. Les critiques soutiennent que l’exemption a créé une situation dans laquelle une part importante de la population ultra-orthodoxe ne sert pas dans l’armée ni ne participe au service national, ce qui entraîne des problèmes d’inégalité et une impression de manque de contribution à la défense du pays.

L’« exemption Ben Gourion » demeure une question litigieuse dans la société israélienne, avec des débats continus sur l’équilibre entre liberté religieuse, sécurité nationale et partage égal du fardeau du service militaire. Différents gouvernements israéliens ont tenté à plusieurs reprises de réviser la politique d’exemption, ce qui a souvent entraîné des tensions et des difficultés politiques.

Ce débat touche à plusieurs questions clés de la société israélienne.

Premièrement, il concerne l’équilibre entre vie religieuse et vie laïque en Israël. La communauté ultra-orthodoxe, qui comprend de nombreux étudiants de yéchiva, a historiquement été exemptée du service militaire obligatoire. Cette exemption a provoqué des tensions avec les communautés juives laïques et les autres communautés religieuses, qui soutiennent que chacun devrait partager le fardeau de la défense nationale.

Deuxièmement, il y a des considérations économiques. Certains soutiennent qu’intégrer les jeunes gens de yéchiva dans l’armée aiderait à réduire le fardeau pesant sur l’économie, puisque la majorité des Israéliens servent dans l’armée, tandis que l’exemption de la communauté ultra-orthodoxe signifie qu’elle ne contribue pas à cet aspect du service national.

En outre, se posent des questions d’équité et d’égalité. Les critiques de l’exemption soutiennent qu’elle crée une disparité entre ceux qui servent dans l’armée, faisant souvent face à des risques importants et consentant des sacrifices personnels, et ceux qui ne servent pas.

Ce débat est profondément ancré dans la société israélienne et comporte des dimensions politiques, sociales et religieuses. Il touche à des questions fondamentales d’identité, d’unité nationale et de rôle de la religion dans l’État. À ce titre, les discussions autour de l’enrôlement des jeunes gens de yéchiva dans l’armée continuent d’être l’un des sujets les plus litigieux et les plus clivants du discours public israélien.

Notre discussion ici ne s’attardera pas sur ces points douloureux et graves, mais se concentrera uniquement sur l’aspect halakhique de la question : un ba’hour de yéchiva ou un yungerman de kollel doit-il, à un moment donné, fermer sa Guemara pour se joindre à l’effort de guerre, dans un cas de figure où il ne compromet pas ses exigences religieuses et où aucune politique n’entre en jeu ?

Commençons par rappeler l’évidence : s’il existe un danger imminent pour une personne, une communauté ou une ville juive, bien entendu, tout le monde sans exception doit aller combattre l’ennemi afin de les sauver. Cela inclut ceux qui étudient, car personne n’est dispensé de la mitsva de sauver une vie. C’est une mitsva de la Torah : « לא תעמוד על דם רעך » – « Ne reste pas indifférent devant le sang de ton prochain. »

Les obligations des étudiants en Torah en temps de guerre.

Dans cet article, nous voulons examiner cette exemption d’un point de vue halakhique. D’un côté, il y a le fait que les guerres menées sont considérées comme une « mil’hémet mitsva », ainsi que l’écrit le Rambam(פרק ה מהל’ מלכים ה״א) : des guerres menées pour secourir Israël d’un ennemi qui l’attaque. Une telle guerre est obligatoire pour tous, comme l’affirme le Rambam(פ״ז מהל’ מלכים ה״ד) : dans une mil’hémet mitsva, la nation tout entière doit sortir à la guerre, même le ‘hatan de sa chambre et la kala de son dais. Par conséquent, les jeunes gens de yéchiva ne sont pas dispensés d’apporter leur aide.

Nous trouvons que la tribu de Lévi partait à la guerre (on expliquera bientôt que les étudiants en Torah sont comparés au Chévet Lévi). Nous le voyons par le combat des Hasmonéens, qui étaient des Cohanim, contre les Grecs. Nous apprenons aussi qu’un Cohen part à la guerre du fait que la Torah ne l’exempte pas, comme elle le fait pour les autres jeunes mariés, s’il épouse une femme divorcée contrairement aux commandements de la Torah. Cela démontre qu’il doit tout de même remplir son obligation de combattre dans les guerres.

Les sources selon lesquelles les étudiants ne sortent pas combattre.

D’un autre côté, il existe quelques endroits où le Rambam exempte les étudiants en Torah de rejoindre les forces combattantes. Par exemple, le Rambam écrit(פרק יג מהל’ שמיטה ויובל הלכה י״ב) que la tribu de Lévi ne part pas combattre dans les guerres, et il compare ceux qui consacrent leur vie à l’étude à la tribu de Lévi(שם הלכה יג) . Rav ‘Haïm Kanievsky(דרך אמונה שם) écrit qu’on apprend de là que les étudiants de yéchiva ne sortent pas combattre dans les guerres.

Enrôler des étudiants en Torah est si grave qu’Avraham Avinou fut puni, et que ses enfants furent condamnés à être asservis en Égypte, parce qu’il avait enrôlé des étudiants pour une guerre(נדרים לב, א ובר״ן) .

Il existe plusieurs raisons de les exempter du combat. L’une d’elles est la conviction que ceux qui étudient la Torah sont plus utiles à l’effort de guerre que les soldats qui combattent effectivement. Cela est appuyé par des enseignements de ‘Hazal, par exemple sur le passouk(במדבר לא, ד) : « Mille par tribu, mille par tribu. » ‘Hazal ont dit(תנחומא מטות סימן ג’) que la répétition dans le passouk enseigne que pour chaque millier de soldats combattants, il y a mille personnes qui prient. Ailleurs, ‘Hazal mentionnent mille personnes étudiant la Torah. Cela souligne l’importance de l’étude en temps de guerre, car nous croyons que la Torah est la clé de la victoire. Nous l’apprenons de l’échange avec l’ange venu réprimander Yehochoua pendant la guerre(מגילה ג, א) .

Dans le passage de Yehochoua (ה, יג- יד), il est écrit : « Lorsque Yehochoua était près de Jéricho, il leva les yeux et regarda, et voici, un homme se tenait devant lui, son épée nue à la main. Yehochoua alla vers lui et lui dit : Es-tu pour nous ou pour nos adversaires ? Il répondit : Non, mais je suis le chef de l’armée de Hachem, je suis venu maintenant. Yehochoua tomba sur sa face contre terre et se prosterna. »

Selon la Guemara, l’ange dit à Yehochoua : « Hier, c’est-à-dire dans l’après-midi, vous avez négligé le sacrifice quotidien de l’après-midi à cause de la bataille imminente, et maintenant, la nuit, vous avez négligé l’étude de la Torah, et je suis venu vous réprimander. » Yehochoua lui demanda : « Pour laquelle de ces fautes es-tu venu ? » Il lui dit : « Je suis venu maintenant (pour la dernière) », indiquant que négliger l’étude de la Torah est plus grave que négliger d’offrir le sacrifice quotidien.

Nous apprenons que même sur le champ de bataille, aux moments où les soldats se reposent, ils doivent s’adonner à l’étude de la Torah. Les méfarchim demandent pourquoi il était nécessaire de réprimander Yehochoua précisément à ce moment-là, et ils expliquent que la clé de la victoire est le mérite de l’étude de la Torah. C’est pourquoi il était crucial d’encourager Yehochoua à étudier à ce moment même.

C’est ainsi que ‘Hazal (מכות י, א)ont expliqué le passouk(תהלים קכב) : « Nos pieds se tenaient dans tes portes, Yerouchalayim. » Qu’est-ce qui a permis à nos pieds de tenir face aux ennemis à la guerre ? Ce sont les portes de Jérusalem, où l’on s’adonnait à l’étude de la Torah.

Dans une autre Guemara(סנהדרין מט, א) , la raison donnée au fait que « Yoav fut victorieux avec l’armée » est que « David exerçait le jugement et la justice envers tout son peuple ». N’eût été David, qui étudiait la Torah, Yoav n’aurait pas pu mener la guerre avec succès. Rachi explique que le mérite de l’étude de David a soutenu Yoav à la guerre pour qu’il l’emporte.

Les justes combattent-ils ?

On pourrait objecter en considérant que des érudits sont bel et bien partis à la guerre. Cela ressort de la manière dont ‘Hazal ont défini ceux qui sont exemptés du combat : le passouk dit que quiconque a peur est exempté, et ils ont expliqué que cela signifie qu’il a peur de ses fautes. Parmi ces fautes figure par exemple le fait de parler là où il est interdit de parler, comme entre la mise des téfilin du bras et celle de la tête. Nous voyons que seuls les très grands justes partaient combattre dans les guerres, ceux qui ne commettaient même pas une aussi petite faute que de parler à ces moments sacrés.

Il y a deux façons d’expliquer cela. Premièrement, bien sûr, les justes partent à la guerre, mais pas nécessairement ceux qui étudiaient la Torah toute la journée ; il peut plutôt s’agir de justes qui travaillaient. Deuxièmement, cette opinion ne correspond pas à la halakha, car la halakha(פ״ז מהלכ’ מלכים הלכה טו) suit l’opinion selon laquelle la personne qui a peur désigne la peur de la guerre elle-même, par exemple à la vue d’une épée.

Résoudre la contradiction : les étudiants en Torah en temps de guerre.

Revenons à la contradiction à laquelle nous sommes confrontés, à savoir si les étudiants, ou les Léviim qui leur sont comparés, doivent rejoindre l’armée pour combattre dans une guerre. La réponse simple est qu’il y a deux types de guerres : une guerre de mitsva, où les Cohanim sortent combattre, et une guerre facultative, où ils ne sortent pas(רד״ק שמואל ב, כג, כ) .

Une autre réponse vient de Rav ‘Haïm Kanievsky(דרך אמונה הל’ שמיטה ויובל בבאור הלכה פרק יג) , qui affirme que les étudiants en Torah et le Chévet Lévi ne sont pas obligés de combattre, mais peuvent se joindre au combat s’ils le souhaitent. Il n’y a donc pas de contradiction, car les sources disant qu’ils ne combattent pas signifient qu’ils n’y sont pas obligés.

Une autre approche est celle du Natsiv(פרשת מטות) , qui écrit que les étudiants en Torah ne prenaient pas part au combat proprement dit, mais servaient plutôt l’armée en faisant les préparatifs, en gardant les armes et en apportant tout autre soutien nécessaire aux militaires.

Harav Kook(שבת הארץ ח״ג הל’ שמיטה ויובל פרק יג הי״ב) a écrit que pour une guerre privée, comme une tribu partant conquérir un territoire, les étudiants en Torah ne se joignaient pas au combat. En revanche, lorsqu’il s’agit d’une guerre pour la nation, tout le monde est obligé de combattre. Il ajoute même que, puisque c’est une mitsva de combattre pour la nation, les Cohanim étaient de ce fait davantage obligés de combattre, car leur rôle de Cohanim les oblige davantage que les autres dans les mitsvot.

Original en anglais