À la fin de la Paracha Matot, nous trouvons quelque chose qui demande un peu d’explication. Les pessoukim mentionnent toutes sortes de villes qui ont été conquises, et au premier abord, on ne comprend pas bien pourquoi la Torah tient à citer toutes ces villes : les Bné Réouven ont bâti ‘Hechbon, El’alé, Kiryataïm, Nevo et Baal Méon. Même un livre d’histoire n’écrirait pas une chose pareille, car celui qui le lit doit y trouver un certain intérêt. Ici, on a l’impression qu’on rédige simplement un acte de propriété d’un terrain en ville, pour bien établir où se trouve le bien immobilier de chacun. C’est très étrange, car la Torah ne fonctionne pas ainsi. Alors pourquoi la Torah mentionne-t-elle toutes ces choses ?
Yaïr et Nova’h
En voyant les derniers pessoukim, il m’est venu une idée qui paraît très claire dans Rachi. Les deux derniers pessoukim disent : וְיָאִיר בֶּן־מְנַשֶּׁה הָלַךְ וַיִּלְכֹּד אֶת־חַוֺּתֵיהֶם וַיִּקְרָא אֶתְהֶן חַוֺּת יָאִיר (Bamidbar 32:41). Yaïr ben Ménaché a conquis des villages ; ‘havot signifie villages, comme le dit Rachi, « kafranéhon ». Et il les a appelés ‘Havot Yaïr, les villages de Yaïr, de son nom. Il n’est pas le seul : וְנֹבַח הָלַךְ וַיִּלְכֹּד אֶת־קְנָת וְאֶת־בְּנֹתֶיהָ וַיִּקְרָא לָה נֹבַח בִּשְׁמוֹ (Bamidbar 32:42). Nova’h aussi a conquis une ville appelée Kenat ainsi que les bourgades environnantes, et il l’a appelée Nova’h, car c’était son nom ; il voulait que son nom figure sur ces villes.
Lorsque nous regardons le dernier Rachi de la paracha, il demande pourquoi il est écrit « vayikra lah Nova’h » avec un hé sans point, sans mappik. Normalement, avec un point, on lit « lah », à elle ; ici, c’est sans point. Et Rachi rapporte au nom de Rabbi Moché Hadarchan : לְפִי שֶׁלֹּא נִתְקַיֵּם לָהּ שֵׁם זֶה לְפִיכָךְ הוּא רָפֶה. Puisque ce nom ne s’est pas maintenu, le hé est faible. Il l’a appelée la ville de Nova’h, mais le nom ne s’est pas maintenu ; finalement, le nom a disparu, et elle a de nouveau été appelée Kenat ou autrement, mais pas Nova’h.
Et la question est : pourquoi ? Pourquoi a-t-il perdu en y mettant son nom ? Nous ne trouvons pas la même chose chez Yaïr. ‘Havot Yaïr, le nom s’est maintenu. Alors pourquoi ‘Havot Yaïr, nommé d’après Yaïr ben Ménaché, a-t-il perduré, tandis que pour Nova’h, qui a appelé l’endroit de son nom, le nom s’est perdu et a changé ?
Il se peut que la réponse se trouve dans un autre Rachi, au sujet de ‘Havot Yaïr. Pourquoi Yaïr a-t-il appelé de son propre nom les villages qu’il avait conquis ? לְפִי שֶׁלֹּא הָיוּ לוֹ בָנִים קְרָאַתָם בִּשְׁמוֹ לְזִכָּרוֹן. La raison pour laquelle il les a appelés de son nom, c’est qu’il n’avait pas d’enfants, et puisqu’il n’avait pas d’enfants, il voulait que ce soit un souvenir pour son nom. Cela n’est dit qu’au sujet de Yaïr. Mais Nova’h, apparemment, avait des enfants ; Rachi ne dit pas qu’il n’en avait pas. Donc, puisque Nova’h avait des enfants, il avait un souvenir pour son nom. Pourquoi a-t-il besoin d’appeler la ville d’après lui-même ? Il n’y en a aucun besoin, aucune raison. Et c’est pourquoi le nom s’est perdu ; il ne s’est pas maintenu. Puisqu’il avait des enfants, il n’avait pas à lui donner son nom ; il aurait pu l’appeler autrement et ne pas être si préoccupé par son nom.
Comment se souviendra-t-on de moi ?
En réalité, chaque personne veut que son héritage, son nom, se perpétue. Surtout lorsqu’une personne prend un peu d’âge, elle ressent toujours : qu’ai-je accompli dans la vie ? Comment mon nom va-t-il se perpétuer ? Comment se souviendra-t-on de moi ? Est-ce que ce sera seulement pendant la chiva, après mon décès, puis à la yahrzeit, une fois par an, et c’est tout ? Ou bien mon héritage se perpétue-t-il ?
Normalement, les gens ressentent que s’ils ont des enfants, cela même est une continuation de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils ont construit, des efforts qu’ils ont investis dans ce monde. C’est une manière. Il y en a d’autres aussi. Certains veulent répandre la Torah, alors ils écrivent des séfarim, toutes sortes de séfarim, des sifré kodech, et cela même est une continuation après eux : les gens étudient dans leurs séfarim, siftotav dovevot bakéver, pour les générations à venir, et son héritage se perpétue. D’autres font comme Yaïr ici : ils construisent un grand bâtiment et l’appellent les « Tours Yaïr », ou quelque chose de ce genre, ou des synagogues, Beth Yaïr, et ils ressentent que ce sera une continuation de ce qu’ils sont.
Les larmes de Rabbi Élazar
Nous trouvons une telle chose dans la Guemara Brakhot (5b). Lorsque Rabbi Élazar tomba très malade et s’apprêtait à quitter ce monde, Rabbi Yo’hanan vint lui rendre visite. Il vit que Rabbi Élazar était couché dans une maison obscure. Rabbi Yo’hanan découvrit son bras, et la lumière entra dans la maison ; Rabbi Yo’hanan rayonnait de beauté. Il vit Rabbi Élazar pleurer et lui demanda : Pourquoi pleures-tu ? Si c’est parce que tu n’as pas assez étudié la Torah, אֶחָד הַמַּרְבֶּה וְאֶחָד הַמַּמְעִיט, וּבִלְבַד שֶׁיְּכַוֵּין לִבּוֹ לַשָּׁמַיִם. Certains étudient davantage, d’autres moins ; du moment que tu as dirigé ton cœur vers Chamayim, c’est suffisant. Si c’est à cause de la parnassa, לֹא כׇּל אָדָם זוֹכֶה לִשְׁתֵּי שֻׁלְחָנוֹת ; tout le monde ne devient pas riche. Si c’est à cause des enfants, דֵּין גַּרְמָא דַּעֲשִׂירָאָה בִּיר : voici l’os de mon dixième fils. Rabbi Yo’hanan avait eu dix enfants et les avait tous perdus, et les Richonim expliquent que le dernier enfant était tombé dans une marmite d’eau bouillante et était mort lui aussi ; il avait pris son os pour le montrer aux autres et les consoler. Lorsque d’autres traversaient un chagrin, une crise, il leur montrait : regardez, moi aussi j’ai traversé la même chose, et je continue à vivre. Alors Rabbi Élazar lui dit : ce n’est aucune de ces trois choses. Je pleure sur cette beauté qui va se décomposer dans la terre. Et Rabbi Yo’hanan lui dit : עַל דָּא וַדַּאי קָא בָּכֵית, sur cela, assurément, tu dois pleurer. וּבְכוֹ תַּרְוַיְיהו, et tous deux pleurèrent ensemble.
Quand j’ai vu cette Guemara, je n’y ai rien compris, du début à la fin. Rabbi Yo’hanan voulait le consoler et le réconforter ; alors que lui dit-il ? Peut-être pleures-tu parce que tu n’as pas assez étudié la Torah ; ne t’en fais pas, certains étudient plus, d’autres moins. Ce n’est pas vrai ! La seule chose dont une personne doit se soucier, c’est l’étude de la Torah. Si une personne n’étudie pas assez la Torah, il y a de quoi pleurer. Une personne est dans ce monde pour étudier autant que possible, pour être marbits Torah, pour être entièrement investie dans chaque aspect de la Torah. Le Midrach dit que lorsqu’une personne monte au Ciel, il y aura un jugement et une comptabilité pour chaque partie de la Torah qu’elle n’a pas étudiée : Midrachim, Zohar, Guemarot, tout ce qu’une personne aurait pu étudier et n’a pas étudié, elle sera jugée pour cela. Alors bien sûr, quand il lui dit « é’had hamarbé vé-é’had hamamit », c’est une raison de pleurer ! Quelle sorte de consolation est-ce là ? Imaginez qu’on aille trouver le gadol hador et qu’on lui dise : vous pensez ne pas avoir assez étudié la Torah ? Ce n’est pas si grave, ne vous en faites pas. Ce n’est pas ainsi qu’on parle à une telle personne. Il y a là quelque chose à expliquer.
Deuxièmement, il lui dit : peut-être pleures-tu parce que tu n’as pas eu assez d’argent, tu n’as pas vécu dans une villa, tu n’as pas roulé dans une belle voiture, tu n’es pas parti en vacances. Tout le monde ne devient pas riche, ne t’en fais pas. Est-ce vraiment cela qui préoccupe Rabbi Élazar, quelques minutes avant de partir pour le monde futur ? Ce qui s’est passé autrefois, combien d’argent il avait, le fait qu’il aurait pu vivre une vie un peu plus luxueuse ? Et c’est pour cela que Rabbi Yo’hanan pense qu’il pleure ? Très, très étrange. On ne pleure pas sur le passé, et Rabbi Élazar ne se soucie certainement pas du tout de la quantité d’argent qu’il avait.
Et ensuite : peut-être pleures-tu parce que tu n’as pas d’enfants, et regarde, moi non plus je n’ai pas d’enfants. Ce n’est absolument pas une né’hama. En hébreu, on dit « né’hamat rabim », c’est-à-dire qu’une personne se sent mieux en voyant que d’autres traversent la même peine : je ne suis pas le seul à avoir ce problème. Mais c’est faux, car si d’autres souffrent, on devrait se sentir encore plus mal. Cela n’améliore pas ma situation. Alors quelle sorte de né’hama est-ce que de lui dire : moi aussi j’ai eu dix enfants et je les ai perdus ? C’est terrible ; il devrait pleurer deux fois, une fois pour lui-même et une fois pour Rabbi Yo’hanan. Et à la fin, Rabbi Élazar dit : je pleure à cause de cette beauté qui va être enterrée dans la terre. Si c’est cela qui préoccupe Rabbi Élazar dans les derniers instants de sa vie, la beauté et les choses physiques, que se passe-t-il ici ?
L’héritage que Hachem donne
Je pensais que l’idée ici est la suivante. Rabbi Yo’hanan comprend très bien que ce qui préoccupe Rabbi Élazar dans les derniers instants de sa vie n’est rien de moins que l’héritage qu’il laissera à la génération suivante. Qu’a-t-il laissé dans ce monde, par quoi on se souviendra de lui ? Alors il lui dit : peut-être ressens-tu que tu n’as pas assez enseigné la Torah, que tu n’as pas laissé de séfarim, de kountrassim, toutes sortes de Torah dans lesquelles les gens pourraient étudier pendant des générations après ton départ. Peut-être est-ce pour cela que tu pleures. Regarde, c’est ce que Hachem t’a donné. Certains ont plus, d’autres moins. Du moment que ton cœur était léChem Chamayim, tu ne pouvais pas faire davantage. C’est une né’hama : peut-être aurais-tu pu avoir plus, mais ce sont les outils que Hachem t’a donnés.
Peut-être est-ce « michoum mézoné » : tu aurais pu avoir plus d’argent. Et en faire quoi ? Le dépenser aux bons endroits, l’investir aux bons endroits. Construire des yéchivot, construire des mékomot Torah, un lieu de ‘hessed, de guémilout ‘hassadim, de tsedaka. Ton nom se serait perpétué après toi ; les gens se seraient souvenus : voici l’institution que Rabbi Élazar a construite, voici la yéchiva que Rabbi Élazar a construite, une ville de Torah que Rabbi Élazar a bâtie. Il lui dit : cela non plus ne dépend pas de toi. C’est ce que Hachem t’a accordé. Certains ont plus d’argent, d’autres n’en ont pas du tout. Lo kol adam zoké lichté choul’hanot.
Et peut-être la raison est-elle « michoum bané », parce que tu n’as pas d’enfants qui perpétueraient ton héritage. Alors, « dén garma déassiraa bir » : moi non plus je n’ai pas d’enfants. C’est ce que Hachem a accordé, et ce n’est pas quelque chose sur quoi nous devons pleurer, car tout ce que Hachem accorde est ce qu’il y a de mieux pour nous aux yeux de Hachem, et nous ne pouvons pas demander plus que cela.
Rabbi Élazar lui répondit : non, ce ne sont pas les raisons pour lesquelles je pleure. Toutes ces choses, je les comprends ; nous ne pouvons avoir que ce que Hachem nous accorde, et s’Il ne l’a pas accordé, c’est ainsi. Je ne peux pas pleurer sur une chose pour laquelle je n’ai pas la capacité de faire davantage. Mais je pleure sur une chose : la beauté de la personne elle-même, qui va être enterrée dans la terre. Une personne n’a pas besoin d’avoir un héritage extérieur, des livres par lesquels on se souviendra d’elle, des bâtiments, des synagogues et des institutions. Elle n’a même pas besoin d’avoir des enfants par lesquels on se souviendra d’elle. C’est une belle chose d’avoir tout cela, mais tout le monde ne l’a pas ; parfois Hachem l’accorde et parfois non. Mais chaque personne a la possibilité que la beauté de sa personne même brille pour toujours et à jamais : ses midot, la beauté de la Torah qu’elle possède, la manière dont elle a mené sa vie, la manière dont elle s’est comportée avec les gens, la manière dont elle a fait des affaires, la manière dont elle a parlé aux gens, la manière dont elle a essayé d’aider, le ‘hessed, tout ce qu’est la personne elle-même. Voilà quelque chose sur quoi pleurer. Et Rabbi Yo’hanan lui dit : sur cela, j’en conviens, on doit pleurer. Al da vadaï ka bakhit, et tous deux pleurèrent ensemble.
« Pourquoi le nom de notre père serait-il retranché ? »
C’est ce que nous trouvons dans l’histoire des Bnot Tselof’had, qui commence en fait dans Pin’has et revient à la fin de Masse’é, que nous allons lire ce Chabbat. Elles vinrent trouver Moché Rabbénou et lui dirent : notre père n’a pas eu de garçons, et seuls les garçons reçoivent une terre en Erets Israël. Puisqu’il n’a pas eu de garçons, nous sommes lésées. Donne-nous une terre. Moché Rabbénou va interroger Hakadoch Baroukh Hou, et Hachem dit qu’elles ont raison.
Rachi dit sur « ki ein lo ben » : הָא אִם הָיָה לוֹ בֵן, לֹא הָיוּ תוֹבְעוֹת כְּלוּם, מַגִּיד שֶׁחַכְמָנִיּוֹת הָיוּ. Si Tselof’had avait eu des garçons, elles n’auraient rien réclamé ; cela enseigne qu’elles étaient sages. Très étrange. Qu’ont-elles dit de si intelligent ? Nous avons vu que la loi est que les garçons reçoivent une terre et non les filles ; si notre père avait eu des garçons, nous ne demanderions rien, mais puisqu’il n’a que des filles, pouvez-vous faire une exception pour nous ? Je n’entends rien d’intelligent ici.
Alors, que se passe-t-il ? Les filles de Tselof’had avaient compris que si elles venaient demander à Moché Rabbénou une terre pour leur propre intérêt, pour leur propre situation économique, elles ne l’obtiendraient pas, car elles n’y ont pas droit ; ce sont les garçons qui y ont droit, pas les filles. Alors elles ont demandé de manière intelligente. Elles ont dit : notre père n’a pas de continuité. לָמָּה יִגָּרַע שֵׁם־אָבִינוּ מִתּוֹךְ מִשְׁפַּחְתּוֹ (Bamidbar 27:4). Pourquoi le nom de notre père serait-il effacé ? Quand Moché Rabbénou entendit cela, il comprit : un instant, il y a ici un problème sérieux. Le nom de Tselof’had va être effacé ; il n’y aura aucune continuité pour cette personne. C’est une revendication qui mérite qu’on aille demander à Hachem Itbarakh Lui-même ce qu’il faut faire. Et Hachem dit qu’elles ont raison ; le nom d’un père est une chose très importante. C’est à ce propos que Rachi dit qu’elles étaient sages.
Et il y a toute une paracha dans la Torah à ce sujet, appelée yiboum. Si un homme meurt sans enfants, son frère va épouser la veuve. Très étrange : normalement, la Torah punit une telle chose de karet. Mais ici, la Torah dit que puisqu’il n’a pas d’enfant, le frère peut prendre l’almana restée sans enfants, afin que le frère défunt ait des enfants qui portent son nom. La Torah fait une exception totale pour une telle chose.
Pourquoi tant de sévérité ?
La chose suivante que nous trouvons dans la paracha, c’est qu’au moment où Am Israël s’apprête à entrer dans le pays, deux tribus possédaient une très grande quantité de bétail : וּמִקְנֶה רַב הָיָה לִבְנֵי רְאוּבֵן וְלִבְנֵי־גָד עָצוּם מְאֹד (Bamidbar 32:1), une quantité énorme de bétail. Alors ils vinrent trouver Moché Rabbénou et lui demandèrent très gentiment et poliment, de la plus belle manière : si l’idée te plaît, donne-nous ce pays. Ils viennent en privé trouver Moché Rabbénou et lui disent : nous avons une question. Si tu penses que c’est une bonne idée que nous ayons ce pays, donne-le-nous. Et si tu penses que nous devons aller avec toi en Erets Israël et que tu ne peux pas nous donner le pays du côté est, oublie toute la question ; considère qu’elle n’a jamais été posée, tout va bien, nous venons avec toi.
Ils ont demandé de la plus belle manière. Il n’y a ici aucune faute d’aucune sorte ; il n’y a aucune avéra dans la Torah à posséder une terre en Ever Hayarden. Et Moché Rabbénou s’abat sur eux de la manière la plus sévère. Nous devons comprendre pourquoi Moché Rabbénou leur a parlé si durement, d’une manière que nous ne trouvons nulle part ailleurs dans la Torah. Nous ne le trouvons pas à Mériva, nous ne le trouvons pas lors du ‘Eguel Hazahav, nous ne le trouvons pas avec Kora’h et son assemblée, et nous ne le trouvons pas avec les Méraglim. Nulle part où Am Israël faute, il ne reçoit un traitement aussi dur de la part de Moché Rabbénou.
Moché Rabbénou leur dit : הַאַחֵיכֶם יָבֹאוּ לַמִּלְחָמָה וְאַתֶּם תֵּשְׁבוּ פֹה (Bamidbar 32:6). וְלָמָּה תְנִיאוּן אֶת־לֵב בְּנֵי יִשְׂרָאֵל מֵעֲבֹר אֶל־הָאָרֶץ (32:7) ; pourquoi détournez-vous le cœur d’Am Israël d’entrer dans le pays ? כֹּה עָשׂוּ אֲבֹתֵיכֶם (32:8) ; c’est ce qu’ont fait vos pères, et Hachem s’est tellement irrité contre eux. Et ensuite : וְהִנֵּה קַמְתֶּם תַּחַת אֲבֹתֵיכֶם תַּרְבּוּת אֲנָשִׁים חַטָּאִים לִסְפּוֹת עוֹד עַל חֲרוֹן אַף־ה’ אֶל־יִשְׂרָאֵל (32:14). Vous, pécheurs, exactement comme vos pères, vous allez rendre Hakadoch Baroukh Hou encore plus irrité contre Am Israël. כִּי תְשׁוּבֻן מֵאַחֲרָיו … וְשִׁחַתֶּם לְכׇל־הָעָם הַזֶּה (32:15) ; vous vous détournez de Hakadoch Baroukh Hou, vous détruisez la nation.
Que se passe-t-il ici ? Qu’ont-ils fait ? Quand j’ai lu cette paracha, je n’ai pas compris pourquoi Moché Rabbénou s’en prend à eux si durement. Ils ont posé une simple question. Et ce n’est pas tout : ensuite, ils ont dit à Moché Rabbénou : un instant, nous voulons expliquer. Nous ne voulions pas dire que nous allions rester ici sans combattre dans la guerre d’Erets Israël. Nous venons avec la nation ; nous allons combattre, et quand nous aurons conquis le pays, c’est de cet endroit-ci que nous avons besoin, car nous avons tant de bétail ; c’est mieux pour nous que d’autres endroits. Moché Rabbénou entend cela, se calme et dit : d’accord, si c’est ainsi, vous pouvez venir avec nous combattre et vous pouvez avoir cet endroit.
Alors, si c’est ainsi, Moché Rabbénou aurait dû être mélamed zekhout. Moché Rabbénou lui-même ne nous a-t-il pas enseigné dans la Torah « bétsédek tichpot amitekha », juger chaque personne favorablement ? Donne-leur une chance ; demande au moins : vouliez-vous dire que vous allez rester ici et ne pas venir combattre ? Il ne demande pas ; il les accable immédiatement. Pourquoi ne leur a-t-il pas accordé le bénéfice du doute et n’a-t-il pas au moins essayé de voir s’ils avaient de bonnes intentions ?
Les enclos d’abord, les enfants ensuite ?
Ce n’est pas tout. Plus tard, ils disent à Moché Rabbénou : nous venons avec toi combattre, mais en attendant, גִּדְרֹת צֹאן נִבְנֶה לְמִקְנֵנוּ פֹּה וְעָרִים לְטַפֵּנוּ (Bamidbar 32:16). Nous voulons construire des enclos pour le bétail afin qu’il ne s’enfuie pas, et des villes pour nos enfants, puis nous viendrons avec toi, en première ligne pour combattre en Erets Israël. Et là aussi, dit Rachi, Moché Rabbénou l’a pris très durement : חָסִים הָיוּ עַל מָמוֹנָם יוֹתֵר מִבְּנֵיהֶם וּבְנוֹתֵיהֶם, שֶׁהִקְדִּימוּ מִקְנֵיהֶם לְטַפָּם. Ils tenaient à leur argent plus qu’à leurs enfants, car ils ont d’abord dit : nous construirons des enclos pour le bétail, et ensuite des villes. Moché Rabbénou leur dit : vous avez tort. Construisez d’abord pour les enfants, et ensuite pour le bétail.
Cela non plus, je ne l’ai pas compris. Si l’on ne construit pas les enclos pour une quantité de bétail aussi énorme, mikné rav atsoum méod, il s’enfuit. Toute la parnassa s’enfuit ; l’économie est perdue. Ils n’en ont pas besoin pour eux-mêmes ; ils en ont besoin pour leurs enfants, pour leurs femmes, pour avoir de quoi gagner leur vie. Combien de temps faut-il pour construire des enclos ? Ce n’est pas une longue procédure. Mais si l’on construit d’abord les maisons pour les enfants, pendant ce temps tout le bétail s’enfuit. Pourquoi est-ce si mal de dire : d’abord nous nous occupons de la parnassa, nous veillons à ce que tout soit clôturé et protégé, et ensuite nous passerons aux enfants ? Ils peuvent attendre quelques jours ; il ne va rien se passer. Les femmes s’occuperont d’eux ; ils ont été quarante ans dans le désert, on peut s’occuper d’eux encore quelques jours jusqu’à ce que nous construisions les enclos. Alors pourquoi Moché Rabbénou ne l’a-t-il pas vu ainsi ?
Ils ne voyaient que des opportunités
Il se peut, ai-je pensé, que tout se trouve au début de l’histoire. Lorsque les Bné Gad et les Bné Réouven arrivent en Erets Yaazer et en Erets Guilad, ils voient tout de suite une opportunité : וַיִּרְאוּ אֶת־אֶרֶץ יַעְזֵר וְאֶת־אֶרֶץ גִּלְעָד וְהִנֵּה הַמָּקוֹם מְקוֹם מִקְנֶה (Bamidbar 32:1). Tout ce qu’ils voient, ce sont des opportunités. Ils viennent trouver Moché Rabbénou et commencent à parler : עֲטָרוֹת וְדִיבֹן וְיַעְזֵר וְנִמְרָה וְחֶשְׁבּוֹן וְאֶלְעָלֵה וּשְׂבָם וּנְבוֹ וּבְעֹן (32:3). Et New York, et Washington, et Mexico, et le Japon, et la Chine, et tout ce qu’ils voient : des opportunités, des opportunités, des opportunités. Donne-nous cet endroit si tu penses que c’est une bonne idée.
Et Moché Rabbénou voit que ces gens sont trop absorbés par l’argent ; le Midrach dit la même chose, ils étaient trop absorbés par l’argent. Quand une personne commet une faute, comme à Mériva, comme avec les Méraglim, on peut la corriger. On lui dit : regarde, c’est mal, fais de cette manière-ci, pas de celle-là. Bien ; elle l’a fait une fois, deux fois, elle reviendra à la normale. Mais quand la tête d’une personne, toute sa mentalité, est absorbée par l’argent, l’argent, l’argent, il faut la remettre complètement à sa place. Et c’est pourquoi Moché Rabbénou se met à crier contre eux de la manière la plus sévère. Il n’y a pas de faute ici ; ils n’ont commis aucune avéra, ils n’ont rien fait de mal. Mais la mentalité est telle que tout ce qu’ils voient, ce sont des opportunités et de l’argent, et Moché Rabbénou dit que cela exige le traitement le plus sévère.
Quand on veut déménager, construire une maison, trouver un quartier ou une ville où s’installer, il ne faut pas regarder seulement la parnassa. La parnassa est une chose très importante, mais ce n’est pas la seule chose. Il faut s’assurer que l’endroit est bon pour ses enfants : la bonne éducation, le bon cadre protecteur, les bons enseignants, les bonnes écoles. Que sa femme y sera heureuse. Que la communauté est une communauté dans laquelle on veut que ses enfants grandissent, que c’est un endroit auquel on peut s’identifier, suffisamment religieux pour son niveau, que les gens sont agréables, qu’il y a une communauté, une société et des gens autour de soi. Il y a tant de choses en jeu ; il ne s’agit pas seulement de parnassa et d’argent. Et quand ils viennent parler à Moché Rabbénou, tout ce qu’ils voient, c’est Erets Yaazer, Erets Guilad, Atarot et Divon et Yaazer et Nimra et ‘Hechbon, et ainsi de suite. Moché Rabbénou dit : attendez, attendez, attendez, laissez-moi vous dire quelque chose. Vous êtes complètement à côté, et c’est pourquoi il faut vous remettre à votre place.
Et c’est pourquoi Moché Rabbénou les corrige aussi par la suite. Il leur dit : cela aurait pu être bien pour n’importe qui d’autre, mais vous, vous devez d’abord vous occuper de vos enfants et de votre femme, et ensuite de votre parnassa. Vous avez raison de dire que le bétail va s’enfuir, mais puisque votre mentalité est telle que vous ne pensez qu’aux opportunités, à l’argent et à faire croître l’économie, vous devez veiller à remettre les choses dans la bonne perspective.
Même Atarot et Divon
J’ai pensé à une belle idée, et ce n’est évidemment pas le pchat. La Guemara (Brakhot 8a–b) dit qu’une personne doit achever la paracha chaque semaine, chnayim mikra vé-é’had targoum, וַאֲפִילּוּ ״עֲטָרוֹת וְדִיבֹן״. Même ces mots qui n’ont pas de traduction, car ce sont des noms ; la traduction est le même mot. Pourquoi faut-il les traduire ? C’est la même chose. Alors la Guemara dit que même cela, une personne doit le traduire.
Et je me suis demandé : pourquoi seulement ces deux-là ? Il y a tant d’endroits dans la Torah avec des noms, et la Guemara aurait pu mentionner n’importe lequel d’entre eux ; partout où il y a un nom, on n’a pas besoin de le répéter dans la traduction, c’est la même chose. J’ai pensé qu’ici c’est nécessaire, car on pourrait penser que puisque c’était leur faute, de dire « Atarot et Divon », nous aimons ce que nous voyons, nous aimons l’argent, nous aimons les opportunités, nous aimons les villes, on ne veut pas prolonger cette même chose. On penserait : lis-le une fois et ne le traduis pas ; mieux vaut le minimiser. Alors la halakha dit : non. Malgré cela, la halakha exige que l’on continue et qu’on le traduise tel quel.
D’après le cours du Rav Shay Tahan « JRoot Radio – Aug 5, 2016 – Parashat Matot » (Paracha Matot) : écouter le cours.
