Le regard de la Torah sur les élections
Rav Shay Tahan
Nous comprenons l’importance de déposer un bulletin le jour des élections, mais tout le monde ne connaît pas la perspective de la Torah. Les gens doivent-ils exprimer leur opinion sur celui qui sera leur dirigeant ? Si Hachem gouverne tout dans le monde et que Ses décisions sont immuables, avons-nous besoin de voter ?
Ces derniers jours, j’ai entendu beaucoup de gens expliquer la position de la Torah sur cette question comme semblable à n’importe quelle autre situation : bien que Hachem dirige le monde et ait déjà décidé qui sera élu maire, nous sommes tout de même obligés de faire notre hichtadlout (effort). Ils affirment que notre effort n’a aucun lien avec le résultat de l’élection. Dans cet article, j’expliquerai pourquoi cette approche est erronée et que Hachem ne détermine pas les résultats à l’avance ; au contraire, nos actions ont un impact direct sur le résultat de l’élection.
Le vote est-il un concept de la Torah ?
Examinons d’abord où l’on pourrait trouver une source dans la Torah pour le vote — ou bien si le vote est véritablement un concept moderne, de nature essentiellement laïque, puisque certains soutiennent que c’est finalement Hachem qui décide qui dirigera la ville.
La Torah défend clairement le concept de « Nous, le peuple » choisissant notre dirigeant, comme on le voit dans Brakhot (55a) : Hachem dit à Moché : « Betsalel est-il un choix convenable à tes yeux ? » Moché répondit : « Maître du monde, s’il Te convient, alors certainement à moi. » Hachem ordonna à Moché de consulter également le peuple, qui finalement confirma son approbation. Bien que Hachem ait choisi Betsalel, Il s’en remit à la volonté du peuple, démontrant un soutien clair à sa participation dans le choix des dirigeants. Ce concept, connu aujourd’hui sous le nom d’élection, est fondamental pour une société fondée sur la Torah.
Nos Sages en déduisent qu’on ne doit pas nommer un dirigeant sur le peuple sans l’avoir d’abord consulté.
La méthode pour déterminer une décision publique est également évoquée dans la Torah, puisque le concept du vote se reflète dans le passouk : « לִנְטֹת אַחֲרֵי רַבִּים לְהַטֹּת » (Chemot 23:2).
Par exemple, dans un Beth Din, lorsque les dayanim (juges) sont en désaccord sur un verdict, la décision finale est déterminée selon l’avis de la majorité. Ce principe montre que suivre la majorité est une méthode admise pour trancher les décisions communautaires ou juridiques, ce qui correspond au concept du vote dans un cadre public.
Un autre exemple se trouve dans le retard de 300 ans dans la nomination de Chaoul Hamélekh comme roi. Bien que la Torah ordonne de nommer un roi lors de l’entrée en Terre d’Israël, le Netsiv (Haamek Davar sur Devarim 17:14) explique que la nomination fut repoussée parce que la nation n’y était pas encore disposée. Cela renforce le principe selon lequel un dirigeant ne doit être nommé qu’avec le consentement du peuple.
Il écrit : « Il n’est pas possible d’ordonner la nomination d’un roi tant que ce n’est pas avec le consentement du peuple… Le Sanhédrin ne promulgue pas de décret (pour nommer un roi) tant que le peuple ne déclare pas qu’il veut la direction d’un roi. C’est pour cette raison que, pendant les trois cents ans où le Michkan se trouvait à Chilo, il n’y eut pas de roi, car il n’y avait pas le consentement du peuple, c’est-à-dire parce qu’il n’y avait pas le consentement du peuple. »
La Guemara Yerouchalmi (Sanhédrin 2:6) souligne encore ce point, en déclarant que Hachem S’est retiré du processus de décision, mettant en évidence la responsabilité de la nation de nommer son dirigeant.
Hachem intervient-Il ?
Pourtant, la Guemara (Baba Batra 91b) dit que même l’autorité du plus bas niveau, comme un préposé à l’eau, est nommée par le Ciel : ״וְהַמִּתְנַשֵּׂא לְכֹל לְרֹאשׁ״… אֲפִילּוּ רֵישׁ גַּרְגּוּתָא מִשְּׁמַיָּא מוֹקְמִי לֵיה
Cela pourrait laisser entendre que Hachem seul nomme les dirigeants. Le Iyoun Yaakov concilie cela en expliquant que, bien que Hachem choisisse le prochain dirigeant, l’approbation du peuple reste nécessaire. La direction est donc un partenariat entre la volonté divine et le choix du peuple.
Approfondissons. La Guemara (Sanhédrin 26a) raconte l’histoire de Chevna, un ministre à la cour du roi ‘Hizkiyahou, qui était une figure éminente dotée d’une influence considérable. Chevna enseignait la Torah à une foule de 130 000 disciples, dépassant l’auditoire du roi ‘Hizkiyahou, qui comptait 110 000 personnes. Lorsque le roi San’hériv assiégea Jérusalem, Chevna écrivit une note de reddition, la lança par-dessus la muraille avec une flèche, et elle disait : « Chevna et son camp ont fait la paix avec San’hériv et sont prêts à se rendre ; ‘Hizkiyahou et son camp n’ont pas fait la paix avec lui. »
En entendant cela, ‘Hizkiyahou craignit que la position de la majorité n’infléchisse la volonté de Hachem, faisant tomber même ceux qui résistaient entre les mains des Assyriens. Mais le prophète Yechaya le rassura par ces mots : « Ne dites pas : Conspiration, de tout ce dont ce peuple dit : Conspiration » (Yechaya 8:12). Le message du prophète précisait qu’une conspiration de méchants ne compte pas comme une majorité légitime. Ainsi, malgré leur nombre, les partisans de Chevna ne furent pas considérés comme la « majorité » aux yeux de Hachem.
Les commentateurs expliquent que, puisque Hachem Se range souvent à l’avis de la majorité, ‘Hizkiyahou craignait que Hachem ne Se range ici aussi du côté de la majorité. Cependant, le prophète le rassura que Hachem ne Se range pas du côté des méchants. Cela souligne l’importance du vote, car seul le vote majoritaire de Klal Israël a véritablement du poids dans la considération de Hachem.
La décision des Guedolim
Le Rav Moché Sternbuch (Téchouvot véHanhagot 2, 140) relate une réunion rabbinique tenue avant la création de l’État d’Israël, où les rabbanim s’étaient rassemblés pour discuter et exprimer leurs avis. Il décrit comment Rav El’hanan Wasserman et Rav Aharon Kotler voulaient quitter la réunion, mais Rav ‘Haïm Ozer les pressa de rester. Lorsque le Rav Avraham Kalmenovitz demanda en quoi leur présence importait, puisque leur vote n’aurait probablement que peu d’impact sur ceux qui fondaient l’État, Rav ‘Haïm Ozer expliqua qu’aux yeux de Hachem, seuls les avis des justes comptent vraiment, comme nous le voyons dans le récit de la Guemara concernant le roi ‘Hizkiyahou.
Nous apprenons de cela l’importance du vote juif aux yeux de Hachem, car seuls ces avis comptent vraiment pour Lui.
L’obligation de voter est également mentionnée dans une lettre du Rav Moché Feinstein, datée du 3 octobre 1984. Il écrit : « En arrivant aux États-Unis, les Juifs ont trouvé un refuge sûr. Les droits garantis par la Constitution des États-Unis et le Bill of Rights nous ont accordé la liberté de pratiquer notre religion sans ingérence et de vivre en sécurité dans cette république.
Un principe fondamental du judaïsme est la hakarat hatov — reconnaître les bienfaits que nous avons reçus et exprimer notre gratitude. C’est pourquoi il incombe à chaque citoyen juif de participer au processus électoral en signe de reconnaissance.
Un système démocratique protège les libertés dont nous jouissons. L’une des responsabilités les plus fondamentales de chaque individu est de s’inscrire sur les listes électorales et de voter. C’est pourquoi j’exhorte tous les membres de la communauté juive à accomplir leur devoir en s’inscrivant le plus tôt possible et en votant. Par cela, nous pouvons exprimer notre gratitude et contribuer à la sécurité durable de notre communauté.
Signé : M. Feinstein »
En conclusion, choisir un dirigeant est un acte divin. Hachem détermine le dirigeant potentiel mais attend l’approbation du peuple, ce qui fait de notre vote une partie essentielle de ce partenariat sacré.
Publié initialement dans The Jewish Vues ; également publié dans 5TownsCentral.
